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Intemporel Jacquard

MARS 2016

Compte rendu de la conférence d’Interfilière Paris « Intemporel Jacquard » du dimanche 24 janvier 2016.

 Avec : 

- Martin HERMANN, PDG de WILLY HERMANN, Créateur de l’Année ; 

- Agnès COLOMBET – Chef de produit division Fashion chez SATAB ; 

- Florence BOST – Designer, fondatrice de SABLE CHAUD ; 

- Fabio CESCON – Responsable commercial et marketing chez MAGLIFICIO RIPA ; 

- Jean-Pierre GUINET – Consultant pour la Création et le Marketing chez MG CREATION ; 

- Jean-Laurent PERRIN – PDG DES TISSAGES PERRIN ; 

- Massimiliano DENNA, Directeur Général de BRUGNOLI GIOVANNI. 

Organisée et animée par Dominique DEMOINET-HOSTE – Journaliste-consultante 

Depuis l’origine des métiers à tisser Jacquard … 

Un très bref rappel historique a permis à Jean-Laurent Perrin (Tissages Perrin) d’insister sur les deux évolutions majeures qui ont marqué les grandes étapes de ce métier, et de cette technologie initiée par les soyeux lyonnais, et née il y a deux siècles : la transformation du métier à tisser et des mécaniques en elles-mêmes, et dans les années 2000, l’arrivée de l’informatique qui a révolutionné la définition du dessin jacquard. « Une innovation majeure, celle de l’arrivée des fils extensibles LYCRA® dans les années 80, a permis un développement important des qualités jacquard sur le marché de la lingerie avec, en ce qui nous concerne, des soies extensibles aux motifs raffinés » a ajouté Jean-Laurent Perrin en précisant que le jacquard était avant tout une technique ‘révolutionnaire’ qui permettait encore aujourd’hui de mélanger des matières, et de jouer avec les aspects, les jeux d’armures, les effets de mat et brillant, les touchers. 

Florence Bost (Sable Chaud) a souligné l’extrême modernité des jacquards en expliquant comment elle était parvenue en 2010 à développer, grâce à ce métier, un jacquard sonore très technique, tissé en double épaisseur avec des poches dans lesquelles étaient insérés des hauts parleurs reliés à un circuit électronique dispatcheur de son. « Dans ce cas, nous avons utilisé un fil multibrin de cuivre, twisté avec un fil de soie », a-t-elle précisé en ajoutant que le jacquard permettait certes de donner des textures mais qu’il offrait aussi de nouvelles possibilités quant aux formats et raccords des dessins de grande dimension (ce qui n’est pas possible avec les métiers à lames limitant forcément les rapports de dessins). 

… au développement en maille aujourd’hui 

Dominique Demoinet a alors interpellé les tricoteurs, Willy Hermann, Maglificio Ripa et Brugnoli sur la transversalité du jacquard, très présent en maille également. Fabio Cescon (Ripa) a surtout insisté sur l’extrême souplesse d’utilisation et la très grande polyvalence des techniques jacquards en maille. « Aujourd’hui l’informatisation des métiers nous permet de dire à chaque aiguille ce qu’elle doit faire. Cela nous offre d’extraordinaires possibilités en termes de création, que ce soit pour les motifs, les détails, les rapports », s’est réjoui Fabio Cescon. Dans toutes les collections présentées par Ripa, en lingerie, prêt-à -porter, sportswear et balnéaire, le jacquard est de fait omniprésent, avec une panoplie de motifs, d’effets et de couleurs : « Il nous permet d’apporter cette fantaisie qu’attend le marché et qui, à nous producteurs européens, nous permet de nous distinguer avec cette inspiration et cette création européennes, face à la concurrence des produits basiques. Pour les mailles très élastiques et tridimensionnelles, grâce au fil LYCRA® qui a bouleversé notre offre, il est essentiel de maîtriser la technique. Car si on ne la contrôle pas bien, on peut changer l’aspect du jacquard ». Les Français et les Italiens ont cette expérience et ce savoir-faire acquis au fil des années et transmis de génération en génération. 

Le jacquard : une multitude de possibilités 

Martin Hermann (Willy Hermann) a tenu à souligner que le jacquard a toujours été un permanent dans les collections du spécialiste autrichien. « Nous sommes vraisemblablement la seule société à utiliser autant de techniques différentes en métiers jacquards et à soutenir toutes les nouvelles technologies qui nous sont proposées, en circulaire ou métier chaine, en maille seamless ou double tricot. Le jacquard a toujours joué un rôle essentiel dans nos collections et nos nouveautés car il est le seul à offrir autant de possibilités d’interprétation ». 

Réputé pour ses mailles extrafines en jauge 60 (Superfine), Willy Hermann détient sans aucun doute le record de finesse du motif jacquard avec des lignes d’une grande précision, comparables, quand le motif jacquard est travaillé à plat, à celles d’un imprimé. 

Massimiliano Denna (Brugnoli) a, à son tour, expliqué que depuis 30 ans les jacquards étaient devenus des incontournables de ses collections. L’entreprise italienne y consacre même depuis quelques années, une collection entière baptisée simplement ‘Jacquard ‘. « Nous avons réfléchi avant d’investir dans d’anciens métiers que nous avons rénové. Quand les innovations technologiques des années 80 sont arrivées, nous étions prêts à développer toute une collection », a rappelé Massimiliano Denna. Le but de cette collection, réactualisée et complétée chaque année est bien de montrer toutes les possibilités de dessins et de d’effets qu’offre le jacquard. Brugnoli privilégie les développements en exclusivité avec ses clients. « Nous mettons l’accent sur la recherche de solutions nouvelles aussi bien en termes de tissus, que de dessins et de performances avec des élasticités particulières pour que le client ait la bonne solution », a-t-il ajouté. 

Technicité et performance des jacquards 

Les performances du jacquard ont fait l’unanimité des intervenants qui sont tout d’abord revenus sur leur élasticité parfaitement maîtrisée depuis l’arrivée des fils LYCRA® il y a une trentaine d’années. Créée en 1994, la société MG Création s’est spécialisée dans la production de tissus élastiques jacquards. « Tout le monde faisait alors de l’imprimé. Avec ces jacquards élastiques, nous apportions quelque chose de différent et d’original avec des motifs aussi fins que l’impression. On peut aussi assembler, par montage de fils particuliers, des matières stretch et non stretchs » a précisé Jean-Pierre Guinet avant de conclure sur les nouvelles solutions technologiques offertes par les métiers à tisser de grands rapports. 

Agnès Colombet (Satab) a expliqué pourquoi les techniques jacquards avaient un rôle de premier plan pour les textiles étroits (galons, ceintures, bretelles, etc). « Qu’ils soient tissés ou tricotés, tous nos rubans produits sur métiers jacquards correspondent en fait à un positionnement marketing très précis », a-t-elle précisé. Le leader européen du textile étroit décline notamment des jacquards dans sa gamme Signature by Satab, une gamme très créative avec des jacquards reliefés ou à effets de matières. « Les jacquards apportent au sous-vêtement et à la lingerie ou au homewear une plus-value, un détail particulier qui fait la différence. Aujourd’hui le rapprochement des différents marchés, mode, lingerie, sportswear fait que le jacquard a toute sa place ». 

Une dimension émotionnelle 

Dominique Demoinet a ensuite souligné une dimension propre au jacquard, évoquée lors des différents entretiens avec les intervenants : l’émotion. Agnès Colombet (Satab) a poursuivi en insistant : «Le jacquard est une technique fabuleuse, mais c’est aussi un environnement, une atmosphère particulière, ne serait-ce que par la construction des métiers en bois, et le son particulier du métier. Quand on fait un essai de création d’un dessin, on ressent une vraie émotion » a-t-elle confié. Fabio Cescon (Ripa) a quant à lui expliqué que si les rendus de couleurs des jacquards lui provoquaient la plus grande émotion, venait ensuite l’émotion induite par le motif, le jacquard en lui-même. « Quand on me demande comment naissent les jacquards, d’où viennent les idées, je suis tenté de répondre ‘de partout’. En fait c’est un goût très personnel qui guide mes idées glanées dans les musées, dans la rue, dans les vitrines, dans les images et les spots publicitaires, … Si on est bien connecté avec le client, on trouve l’inspiration qui correspond à ses envies. On réalise alors le motif. Et là c’est simple : c’est oui ou c’est non », a-t-il raconté à un public particulièrement attentif. 

Une offre différenciante 

Si le jacquard a acquis une telle place sur le marché de la mode, et continue à se développer sur le marché de la lingerie et du balnéaire, c’est aussi parce qu’il est un outil de différenciation comme l’a souligné Jean-Pierre Guinet (MG Créations) en expliquant qu’il cherchait à faire en chaine et trame jacquard ce que la maille et l’impression ne savaient pas bien faire ! Fabio Cescon (Maglificio Ripa) lui a alors répondu qu’il fallait bien considérer que l’on pouvait très bien en maille utiliser le ‘dynamisme’ du relief qu’offrait un motif jacquard pour apporter quelque chose de différent de l’impression qui, elle, reste plate et ‘ne bouge pas’. « Qu’il s’agisse de jacquards, d’imprimés, de broderies ou de dentelles, nous sommes dans un marché de mode. On aime ou on n’aime pas. La consommatrice finale a besoin d’aimer. Peu importe pour elle la technicité qu’il y a derrière. On peut aimer une matière pour les caractéristiques du tissu, pour son relief, pour la finesse du motif. Le jacquard nous offre la possibilité d’avoir des produits différents qui plairont à la consommatrice » a affirmé de son côté Martin Hermann (Willy Hermann). 

Satab qui possède un vaste parc machines d’une centaine de métiers Jacquard (tissage, tricotage, tissage aiguille, tissage navette) travaille sur les différents positionnements en créant des produits différents : Un même produit, le gros grain par exemple, va être produit sur métier aiguilles et sur métier navettes. 

Mais ce seront deux produits différents pour deux usages différents. « Nous réfléchissons à l’application avant la création et nous adaptons les produits en fonction de la technologie, de la matière, etc » a expliqué Agnès Colombet avant de passer la parole à Jean-Laurent Perrin (Les Tissages Perrin) qui ajouté que le jacquard en prêt-à-porter et en accessoires étaient actuellement des outils très puissants de personnalisation. 

Un coût aujourd’hui maitrisé 

« Le problème, a poursuivi Martin Hermann (Willy Hermann) n’est pas d’avoir des idées mais de les canaliser, les guider, les sélectionner par rapport à une technologie bien particulière. Avec 300 nouveautés, nous ne manquons pas d’idée pour les jacquards. Mais il faut que chaque motif, chaque idée soient appropriés aux tendances de la mode. Nous avons parfois même trop d’idées ! C’est un point critique ! ». Le jacquard peut remplacer une dentelle 

ou une broderie, il peut apporter un aspect décoratif à un cout assez raisonnable car le jacquard est précieux et se suffit à lui-même. Il n’est pas besoin de rajouter une dentelle, une broderie. Les intervenants ont tenu à insister sur la question du coût du jacquard, plus élevé en raison du temps de production plus lent. Comme l’a rappelé Jean-Pierre Guinet (MG Création), les jacquards exigent une très grande précision, notamment sur des matières bi-extensibles, qui expliquent en partie leur coût plus élevé. « Mais aujourd’hui les jacquards sont de plus en plus raisonnables en prix car la puissance de calcul de l’informatique qui guide les aiguilles, et le traitement de plus en plus rapide de l’informatique nous permettent de réduire ces temps de production » a expliqué Fabio Cescon (Ripa). 

Florence Bost (Sable Chaud) a précisé que si la dimension digitale et numérique avait eu un impact sur le coût de production, il ne fallait pas oublier qu’elle avait aussi et surtout eu un impact très positif sur la création en démultipliant les possibilités. Elle a évoqué à ce sujet une expérience faite par des designers sur l’intégration de l’outil numérique au moment de la création du motif digitalisé : des variables sont alors intégrées dans le programme permettant de personnaliser chaque motif. 

Un futur prometteur 

Le développement durable offre de nouveaux développements possibles : Brugnoli a pris une longueur d’avance en mettant au point des jacquards « écologiques » dans sa toute nouvelle gamme de mailles élastiques Br4. Ces jacquards sont développés à partir du nouveau fil écologique hightech de Fulgar, l’Evo, et produits suivant un process de production breveté, à faible impact sur l’environnement et un procédé de teinture à consommation d’énergie réduite, le BLColor. 

Pour Martin Hermann (Willy Hermann), les jacquards ont encore un bel avenir devant eux : « Avec le développement des motifs jacquards par ordinateur, on va aller encore plus loin mais il faudra aussi savoir tenir compte de certaines contraintes : en métier circulaire il faut un équilibre dans la tension des fils. Si on a une différence de tension, le dessin peut être déformé et le tissu peut avoir des plis. C’est un point qu’il faut surmonter, non pas sur le métier mais sur le système d’alimentation ». 

Confiant aussi, Jean-Laurent Perrin (Les Tissages Perrin) estime que la tendance à l’hypersegmentation des collections et l’accélération des rythmes de production va permettre au jacquard de s’épanouir autour de multiples variations : « Notre plus grand défi va être de savoir répondre aux demandes des clients en temps et en heure ». 

La tendance à une plus grande fonctionnalité des tissus est aussi un terrain sur lequel le jacquard devrait se sentir particulièrement à l’aise : la technique permettant aujourd’hui d’intégrer des fils dotés de caractéristiques particulières dans des zones définies, les jacquards, comme l’a précédemment annoncé Florence Bost (Sable Chaud), offrent des possibilités intéressantes de développement sur les marchés des tissus fonctionnels comme les cosméto-textiles. « Les jacquards permettent de miniaturiser des effets mécaniques, de massage par exemple, ou d’intégrer des capteurs pour le recueil de données vitales des personnes âgées », a-t-elle ajouté. Les métiers rectilignes sont en effet capables de produire des tricots jacquards dans lesquels on insère un fil élastique conducteur intégrant des composants électroniques. 

De nouvelles recherches en cours 

Le marché de la mode – et de la lingerie – a beaucoup à attendre aussi des nouvelles technologies comme l’a signalé Fabio Cescon (Ripa). De retour du salon ITMA, Fabio a précisé que les nouvelles machines en double fonture devraient permettre d’arriver à réaliser des dessins très fins avec des motifs différents à l’intérieur et à l’extérieur du tissu. 

Massimiliano Denna (Brugnoli) a ajouté que le marché du sport était aussi très demandeur de jacquards et que les recherches se multipliaient pour offrir des tissus à la fois techniques et fantaisies. « Trouver des solutions pour l’avenir ne doit pas faire oublier que le jacquard doit garder cette image de produit de 

luxe par rapport à l’impression. Il faut que le tissu jacquard conserve cette sensation de ‘fait main’. C’est pour cela qu’il est si important, dans les collections actuelles, d’avoir des exclusivités, avec des résultats qu’on n’a pas avec l’imprimé. Quand on fixe le motif dans la finition, on peut perturber le motif. Le jacquard exige une grande précision dans la définition, mais aussi le placement du motif. Il nous manque encore des technologies de précision pour maitriser tout cela », a expliqué Martin Hermann (Willy Hermann). 

Sur le marché des textiles étroits, la problématique est apparue différente. « Pour nous il est important de bien définir sur quels métiers on travaille, aiguilles ou navettes. A partir de là on peut envisager sereinement l’avenir du jacquard avec l’utilisation de fibres très techniques, comme les fibres optiques par exemple. Certains produits exigent des tensions particulières pour être solides et résistants. C’est là-dessus que nous travaillons actuellement, en cherchant des matières nouvelles, des applications nouvelles, des jeux de matières nouveaux », a détaillé Agnès Colombet (Satab). 

Et pour conclure 

Arrivés au terme de cette conférence, les intervenants ont été invités à répondre à une question simple : le jacquard est-il intemporel, ou suit-il davantage des cycles de mode. Pour Fabio Cescon (Ripa) il est sans aucun doute les deux. Même point de vue pour Agnès Colombet (Satab) qui renouvelle sa collection de jacquards et développe une gamme plus pointue et plus design avec de nouvelles matières à relief (rabanne, rafia). 

Pour Jean-Pierre Guinet (MG Création) qui ne produit pratiquement que du jacquard, les cycles de mode s’inscrivent davantage sur des jacquards spécifiques, avec l’introduction de nouvelles matières et le développement de nouvelles technologies qui lui permettront à terme de trouver des élasticités différentes. 

Intemporel pour Martin Hermann (Willy Hermann), le jacquard est, reste, et sera toujours présent. « Il y a des marchés dans le monde où on ne vend que du jacquard. Ces marchés sont demandeurs de création européenne. La créativité de nos dessins répond à cette demande ». Willy Hermann coordonne de plus en plus ses jacquards avec des tissus de base et développe également des jacquards performants pour le sport grâce aux finitions que l’on peut faire sur le jacquard comme les traitements windproof pour des produits vélos résistants au vent par exemple. 

Davantage convaincu que le marché connait des années avec et sans jacquard, Jean-Laurent Perrin (Les Tissages Perrin) a confié qu’un très gros acteur du marché de la lingerie venait de référencer beaucoup de jacquards, signe – peut-être -, d’une nouvelle tendance ‘jacquard’. « Quoi qu’il en soit, je suis persuadé qu’on est sur une tendance où le jacquard est à la mode car il correspond à un besoin de différenciation ». 

Signant le mot de la fin, Florence Bost (Sable Chaud) a affirmé que le jacquard allait aussi permettre d’introduire ‘l’intelligence de la main’ dans ce savoir-faire ancestral. « L’excellence dans notre métier c’est aussi savoir proposer au consommateur une certaine éducation de l’oeil au travers de la qualité du travail ». 

 

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